La durabilité a un problème d'image
On l'associe à la sobriété subie, aux sacrifices ou à des coûts plus élevés. Voici trois étapes pratiques pour en faire une situation gagnant-gagnant pour toutes et tous.

Quand vous entendez le mot durabilité, quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit ?
J’observe une tendance dans les réunions, les conférences et les discussions politiques : les spécialistes de la durabilité mettent de plus en plus l’accent sur la résilience, la justice sociale et l’innovation plutôt que sur la durabilité elle-même [16].
En tant qu’innovatrice durable, je comprends l’attrait de ces notions. Elles mettent en lumière des dimensions importantes qui peuvent se perdre quand la durabilité est réduite à la conformité environnementale, à la comptabilité carbone ou aux choix de consommation individuels.
Mais cette tendance ne se résume pas à un déplacement de l’attention : nous évitons activement le mot durabilité lui-même. La durabilité est devenue un mot tabou [2, 23]. On l’associe à la consommation réduite, aux sacrifices ou à des dépenses accrues – et au sentiment que, face à une crise mondiale, la responsabilité du changement repose sur chacun et chacune d’entre nous [1–4].
Nous en sommes au point où nous, spécialistes de la durabilité, craignons une réaction hostile si nous brisons le tabou et prononçons réellement le mot durabilité. Mais en l’évitant, nous risquons de perdre de vue son sens global et sa promesse. La durabilité, c’est créer des sociétés où les gens peuvent s’épanouir, où les entreprises peuvent innover, où les communautés peuvent prospérer et où la planète peut continuer à porter la vie [5]. La résilience, la justice sociale et l’innovation ne sont pas interchangeables avec la durabilité. Elles font partie intégrante de ce qu’elle englobe : le bien-être, les limites planétaires, les transitions justes et la régénération.
Si nous nous concentrons uniquement sur la résilience, par exemple, nous risquons de bâtir un monde où les gens apprennent à supporter des systèmes qui devraient changer. Si nous nous concentrons sur l’innovation sans tenir compte des limites planétaires, nous pouvons créer de nouveaux problèmes environnementaux tout en résolvant les anciens [1].
Mon argument est simple : nous ne devrions pas abandonner la durabilité. Nous devons en retrouver le sens plein.
Dans cet article, je propose trois étapes pratiques pour faire évoluer le récit de « moins et moins bien » vers « gagnant-gagnant pour toutes et tous » – et pour aider les chercheurs et chercheuses, les responsables politiques, les dirigeant·es d’entreprise, les innovateurs et innovatrices et les citoyen·nes à transformer les défis de la durabilité en occasions de changement significatif.
Comment la durabilité est devenue synonyme de « moins » et de « moins bien »
Comment en est-on arrivé là ?
Les conversations sur la durabilité commencent souvent par un problème : nous consommons trop, nous émettons trop et nous gaspillons trop.
Ces préoccupations sont légitimes. Les limites écologiques sont réelles, et certaines activités, habitudes de consommation et modèles économiques doivent changer [1].
Pourtant, quand la durabilité est communiquée avant tout comme une liste de choses auxquelles nous devons renoncer [1–4], il devient plus difficile pour les gens de voir ce qu’ils ont à gagner. En présentant le chemin vers la durabilité en termes de moins, de sacrifice et de restriction, nous risquons de rendre la destination elle-même moins désirable.
Le marché implicite devient : Accepte aujourd’hui quelque chose de moins bien pour le bien commun de demain.
Or demain peut sembler lointain, incertain et parfois dystopique. Pourquoi les gens adopteraient-ils la durabilité avec enthousiasme si ni le chemin qui y mène ni l’avenir qu’elle promet ne paraissent désirables ?
La durabilité ne consiste pas seulement à minimiser les dommages environnementaux. Il s’agit de comprendre comment les limites environnementales, les besoins humains, les structures sociales et les systèmes économiques interagissent – et d’utiliser cette compréhension pour créer de meilleurs futurs [5, 6]. Il s’agit de ce que nous voulons : de bonnes vies, des communautés florissantes, des sociétés justes et une planète vivable.
Bien sûr, la durabilité exige parfois de consommer moins, d’accepter des contraintes et de faire des choix difficiles. Le problème n’est pas de reconnaître ces réalités. Le problème, c’est de laisser le sacrifice devenir le récit dominant, même quand de meilleures alternatives sont possibles [7–10].
1. Recadrer : du sacrifice à la possibilité
La première étape consiste à changer les histoires que nous nous racontons et les actions qui en découlent.
La prochaine fois que vous élaborez une stratégie, façonnez une politique, concevez une technologie ou parlez de durabilité au quotidien [9, 12, 13], essayez une autre perspective.
Plutôt que de vous concentrer uniquement sur ce que nous devons cesser de faire, demandez-vous :
Quel avenir voulons-nous créer, malgré le changement climatique et au cœur de celui-ci ?
Accepter la réalité du changement climatique ne signifie pas renoncer à la possibilité d’un avenir meilleur. Le travail à accomplir est considérable, et les défis sont réels. Mais nous devons continuer à imaginer ce pour quoi il vaut la peine de se mobiliser – et explorer des alternatives qui répondent à de véritables besoins émotionnels, sociaux et fonctionnels.
Prenez la mesure de la différence entre communiquer ce que les gens doivent abandonner et leur montrer ce que nous pourrions créer à la place.
| Le récit du sacrifice | Le récit des meilleurs futurs |
|---|---|
| Réduire la consommation d’énergie. L’avenir sous-entendu : froid en hiver et chaud en été. | Rénover les logements pour les rendre résilients au climat. L’avenir désiré : du confort pendant les canicules et les hivers froids, avec des factures d’énergie plus basses. |
Il ne s’agit pas de remplacer naïvement les mots négatifs par des mots positifs [21]. Je ne plaide ni pour une positivité de façade ni pour l’écoblanchiment. J’appelle à un optimisme réaliste et orienté vers l’action [18–20] : reconnaître les perturbations climatiques et les limites planétaires tout en trouvant de meilleures manières de répondre aux besoins humains. Le but n’est pas de rendre la durabilité séduisante en paroles, mais d’imaginer et de construire des futurs désirables et écologiquement viables [5].
Quand nous demandons : « Comment garantir le bien-être malgré des marchés instables, des conflits qui s’aggravent et des risques climatiques qui s’accélèrent ? », nous nous ouvrons à l’exploration de voies d’avancement – au lieu de rester bloqués dans le deuil du monde que nous connaissons ou la peur du monde à venir.
Votre défi : dans votre prochain projet de durabilité, partez de l’avenir que vous voulez rendre possible – pas seulement du problème à réduire. Les recherches suggèrent qu’un objectif ou une vision clairs peuvent renforcer l’intention d’agir [3, 4, 8, 17, 19, 20, 22]. Regardez, lisez, souvenez-vous ou écoutez des histoires où les innovations s’inscrivent dans les limites de la nature. Les médias que nous consommons influencent les mondes que nous voulons construire.
« Dans les utopies d’aujourd’hui se trouvent les solutions de demain. » — Pierre Rabhi
Une ressource gratuite pour vous inspirer : les MIT Envisioning Cards, pour imaginer des futurs sociotechniques alternatifs.
2. Agir : de la possibilité à des chemins concrets
Imaginer un avenir meilleur est la première étape. Le réaliser est un tout autre défi. Face à un problème complexe et systémique comme la durabilité, il est facile de se sentir dépassé : par où commencer ? Quelles actions feront une différence ? Et comment savoir si nous progressons ?
Comment y parvenir ?
Pour les chercheurs et chercheuses, cela signifie remettre en question les méthodologies réductionnistes, adopter des approches globales et interdisciplinaires, et oser penser au-delà des frontières disciplinaires [15]. La durabilité est un défi systémique, et notre recherche doit le refléter – en réunissant par exemple la science et l’art. Il est tout aussi important de communiquer nos résultats de manière à inspirer les citoyens, les responsables politiques et les entreprises à agir. Nous n’avons pas besoin d’un énième expert qui dit au monde que le changement climatique est une mauvaise chose. Nous avons besoin d’une recherche qui montre ce que nous pouvons y faire, qui donne de l’espoir et des visions de futurs vers lesquels tendre, et qui soit portée par des chercheurs et chercheuses prêts à défendre haut et fort de meilleurs futurs.
Pour les responsables politiques, il s’agit de créer les conditions des transitions durables. La politique publique peut accélérer l’innovation durable, faire disparaître progressivement les systèmes non durables et soutenir les travailleurs, les industries et les communautés touchés par ces changements [24, 25]. Elle peut aussi coordonner l’action entre systèmes interconnectés, comme l’énergie, le bâtiment et les transports, grâce à une planification intégrée et à la participation du public [26]. Des groupes de réflexion et des chercheurs ont élaboré des cadres et des guides pratiques pour aider les décideurs à mettre ces principes en œuvre [REFs].
Cela implique aussi de remettre en question les récits culturels dominants [26] et les modes de pensée habituels (par exemple New Metaphors). Et d’éviter le piège du « pourquoi le ferais-je si les autres ne le font pas ? » : tenir ses engagements et ses valeurs en matière de durabilité, et rechercher des accords internationaux qui offrent une direction commune, à long terme, pour un changement systémique.
Pour les entreprises, il s’agit d’explorer des modèles économiques durables et des stratégies d’économie circulaire. Des outils tels que 55 Business Model Patterns, 40 Circular Economy Patterns, le Sustainable Business Model Canvas et la Sustainable Innovation Methodology permettent de traduire des ambitions de durabilité en opportunités concrètes d’innovation et de création de valeur.
Et pour les citoyens et citoyennes ? Ne vous épuisez pas à perfectionner le moindre comportement. Les choix individuels comptent, mais l’action collective aussi. Un bon point de départ est d’essayer la Climate Action Simulation, un jeu de rôle où vous testez des politiques climatiques et observez leurs effets (ou lisez leur publication en accès libre [22]). Ensuite, votez, sensibilisez (sans juger !), engagez-vous dans votre communauté et contribuez à façonner les systèmes qui façonnent nos vies. Beaucoup d’entre nous sont prêts pour une transition durable ; veillons à ce que nos décisions politiques et nos infrastructures publiques reflètent cette ambition.
Votre défi : transformez un objectif de durabilité ambitieux en chemins concrets, identifiez qui est responsable de les rendre possibles et définissez comment vous mesurerez les progrès. Ne perdez pas votre objectif de vue. Commencez par l’humain, puis pensez à l’humanité. Il n’y a pas de place pour le perfectionnisme ; l’essentiel est d’agir. Gardez l’optimisme, mais reconnaissez que tous les chemins ne sont pas droits. Un plan crédible doit laisser de la place aux priorités concurrentes, à l’incertitude, aux conséquences imprévues et aux charges inégalement réparties. Il ne s’agit pas de faire comme si chaque défi de durabilité avait une solution facile. Il s’agit de transformer un problème décourageant en une série de questions et d’actions sur lesquelles les gens peuvent travailler ensemble.
3. Faire synergie : des chemins concrets au succès collectif
Enfin, la durabilité ne peut pas se réaliser en vase clos. Le problème est trop complexe.
Les entreprises, les responsables politiques, les chercheurs et les communautés abordent souvent la durabilité sous des angles différents, avec des priorités et des incitations différentes. Pourtant, les défis auxquels nous faisons face traversent les frontières organisationnelles, sociales et environnementales.
Comment faire changer les choses ensemble ?
Nous devons relier les personnes, aligner les intérêts, combler les fossés et développer des solutions qui fonctionnent à l’échelle du système [11]. Pour chaque solution que vous rencontrez, demandez-vous : comment la durabilité peut-elle être gagnant-gagnant pour toutes et tous ? [7, 14] Comment chaque partie prenante – gouvernement, industrie, société, monde académique, individus et environnement – peut-elle contribuer et bénéficier ?
C’est là que la durabilité devient un moteur d’innovation, un socle pour la résilience et une occasion de repenser la manière dont nous créons de la valeur.
Votre défi : regardez au-delà de votre propre organisation, discipline ou domaine de responsabilité. Qui doit être impliqué pour rendre possible l’avenir que vous désirez – et comment pouvez-vous les réunir ? Une collaboration réussie entre disciplines et contextes variés exige l’autonomie des communautés, des frontières disciplinaires poreuses et l’association des sciences et des arts [15].

Faisons de la durabilité un synonyme de « win-win »
Revenons à la question initiale : quand vous entendez le mot durabilité, quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit ?
J’aimerais que la réponse inclue le bien-être, l’équité, la sécurité, l’appartenance, le soin, les opportunités, l’innovation, la santé de la planète et une bonne vie.
C’est ce que mon approche de l’innovation durable cherche à rendre possible, à travers :
- Recadrer : passer du sacrifice à la possibilité. Quel avenir voulons-nous créer ?
- Agir : passer de la possibilité à des chemins concrets. Comment y parvenir ?
- Faire synergie : passer de chemins individuels à l’action collective. Comment faire changer les choses ensemble ?
L’objectif est de susciter de meilleures questions, de développer de meilleures solutions et de rendre possible un changement significatif. Nous n’avons pas besoin de trouver de nouveaux mots parce que la durabilité a perdu de son attrait, ni de simplement convaincre les gens de s’en soucier davantage. Nous devons relier la nécessité environnementale aux aspirations humaines, rendre les choix durables accessibles et désirables, et nous attaquer aux obstacles structurels et aux charges inégales qui nous barrent la route [3, 10].
Je veux que nous construisions un mouvement pour la durabilité centré sur l’imagination de meilleurs futurs et le travail pour les atteindre. Que vous soyez chercheur ou chercheuse, responsable politique, chef d’entreprise, innovateur ou innovatrice, ou citoyen·ne : remettez en question les récits habituels, imaginez un avenir qui vaut la peine d’être construit et rassemblez les gens pour le réaliser.
Discutez mes idées, partagez ce qui fonctionne – et ce qui ne fonctionne pas. Et surtout, ne perdez pas espoir : renoncer n’est pas une option si nous voulons un monde meilleur. L’optimisme seul ne créera pas de meilleurs futurs [21], mais nous aurons du mal à les créer si nous ne parvenons même pas à les imaginer [18].
La durabilité ne devrait pas signifier une vie plus pauvre aujourd’hui pour un bien commun demain. Elle devrait signifier repenser ce à quoi peut ressembler une bonne vie – et construire les produits, les services, les communautés, les politiques et les systèmes qui la rendent possible.
Cessons de définir la durabilité par ce à quoi nous devons renoncer. Commençons à construire le monde dans lequel nous voulons vivre.
Suivez mes travaux, discutez mes idées et présentez-moi les personnes qui construisent de meilleurs futurs.
Envie de mettre cette approche en pratique ? Découvrez mon approche de l’innovation durable.
#Durabilité #FuturesWorthBuilding #InnovationDurable #SustainableDesign #ActionClimatique
Références
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